Lettres choisies / Selected letters

Les lettres sont classées chronologiquement avec les initiales du destinataire.

De Mahar Schützenberger au Père Préfet des études du Lycée Sainte Geneviève - 12 mai 1974

Note : ce document est la lettre de motivation adressée avec le dossier de candidature en classe préparatoire scientifique au Lycée Sainte Geneviève de Versailles. Le Père Préfet des études est sans doute le Père Peccoud s.j. dont il est question plus tard.

Le 12 mai

Mon père,

Permettez-moi de vous exposer les motifs pour lesquels je désire entrer à l'Ecole Sainte-Geneviève. Je me destine à la physique et je désirerais poursuivre des études dans une école d'ingénieurs, comme par exemple l'Ecole de Physique et Chimie de Paris.

Il me faut donc passer par les classes préparatoires. Celles-ci sont, comme vous le savez, particulièrement éprouvantes nerveusement du fait qu'on y cultive généralement l'esprit de compétition. Ce type d'ambiance ne pourra que me nuire étant donné mon caractère anxieux. Par contre j'ai été frappé lors de mon entretien avec le père Boyer Chamard par le souci constant de l'Ecole de maintenir une atmosphère saine. J'ai dû surmonter les réticences de mes parents concernant le régime d'internat, totalement nouveau pour moi. Je crois sincèrement que le fait d'être éloigné de mes parents me forcera à compter plus sur moi-même.

Enfin un camarade élève de l'Ecole m'a appris que l'encadrement était plus strict que dans les établissements publics et que l'on favorisait les rapports entre élèves et professeurs. Ce sont des facteurs qui rendent le travail à la fois plus facile et plus efficace. Permettez-moi de rajouter quelques informations.

J'ai poursuivi toutes mes études secondaires au Lycée Buffon sauf durant l'année scolaire 1972-1973 où j'ai séjourné à Naples avec mes parents. J'y ai suivi les cours du Lycée Pontano. L'amitié qu'a bien voulu me témoigner le Père Spirituel m'a conduit à lui demander de vous envoyer la lettre de référence personnelle (voir Documents).

Veuillez croire, mon Père, en mes sentiments les plus respectueux.

Schützenberger

 

De Mahar Schützenberger au Père Peccoud s.j., Préfet des études du Lycée Sainte Geneviève - 3 août 1976

 

Note : Mahar Schützenberger écrit cette lettre après avoir été reçu au concours de l'Ecole Polytechnique

 

Le 3 août

Mon Père,

Après une visite médicale ultime, je suis définitivement admis au sein de "l'Elite de la Nation". Puisse ce résultat miraculeux faire oublier les soucis que j'ai causé à l'Ecole, à vous ainsi qu'à certains de mes camarades moins fortunés que moi.

En vous demandant de bien vouloir présenter au Père Recteur l'expression de mes respects et de la reconnaissance, je vous prie de trouver vous-même celle de ma respectueuse amitié.

Mahar Schützenberger

 

 

De Mahar Schützenberger à Sylvie Devos - Septembre 1976

Note : à partir du 1er septembre 1976, Mahar Schützenberger entre à l'Ecole polytechnique pour effectuer son service militaire, à commencer par un stage de trois semaines à l'école de l'air de Salon de Provence (Base Aérienne 701).

Aoh, Lundi soir

Ma très chère Sylvie

Permets-moi de me prosterner à tes pieds pour ne t'avoir dit au revoir ni t'écrit auparavant. De fait il n'y a rien à dire car Salon est d'un ennui extrêmement total. Nous sommes très occupés à ne rien faire mais heureusement que notre attention est monopolisée par ce jeu divin qui consiste à tirer au cul. Les traditions - dont la plus ridicule n'est pas l'obligation faite aux bizuths de contourner la place d'armes - nécessitent le déploiement de toute notre ingéniosité pour les déjouer. La chose militaire présentée dans toute son horreur à l'école de l'Air a de quoi déprimer le plus vaillant des hommes. C'est pourquoi je me plonge dans l'intéressante lecture d'un bouquin dissertant d'art contemporain, j'y ai appris une foule de choses et bientôt j'espère pouvoir disserter brillamment sur n'importe quelle tâche d'encre qu'on me présentera. Peut-être réussirai-je à créer un enseignement d'art contemporain à l'X si un nombre suffisant d'élèves - ce dont je doute - trouve ce sujet rigolo. Un de mes copiaulés voudrait lui introduire un cours de linguistique. Tout cela n'est pas complètement impossible mais il faudrait réunir un nombre suffisant de voix pour faire monter nos suppliques jusqu'aux militaires oreilles de notre commandement. Il paraît que cela s'est déjà fait : il y a un cours de cinéma. Ah mais bordle, les petits X sont tous tellement méchamment sots que c'est grande misère. Le spectacle de mes congénères l'afflige. Par exemple je n'ai toujours pas repéré de grand décadent, je dois être le pire et chacun sait que comme grand décadent je ne suis pas précisément typique. J'essaie bien de combiner le snobisme le plus odieux avec la grossièreté la plus ignoble mais rien n'y fait. Je sens bien que je (ne) maîtrise pas mon jeu qui de toutes façons reste extrêmement sommaire. Le problème est passionnant... La question qui se pose à moi pour le moment est de savoir comment je vais m'habiller car maintenan(t je suis à bout. Je me suis fait une petite autosatisfaction en constatant que maintenant il est de bon ton de s'habiller trop large ce que j'avais découvert depuis belle lurette mais quel sera le prochain pas ?

Bref, je me fais bien chyer et je me sens tout triste à l'idée que (je) ne te rends point hommage comme je le devrais. Non seulement je ne t'ai presque point vu lors de ma permission mais encore je ne me suis point trouvé le temps de te visiter dimanche dernier. Je réparerai ma faute dimanche prochain.

Je t'embrasse tendrement.

Mahar Schützenberger

 

De Mahar Schützenberger à Philippe Schützenberger - octobre 1976

 

Note : à partir de fin septembre 1976, Mahar Schützenberger poursuit son service militaire au camp de la Courtine, près d'Avignon.

 

Mardi soir.

Cher Bordle

Me voilà déjà sec. Je voulais t'écrire une fort belle bafouille mais je me rends compte qu'il n'y a rien à dire. On se fait chyer très fort tant on a rien à foutre. Si, cet après-midi on a fait un parcours de soi-disant huit kilomètres à pied en s'orientant à la boussole instrument né de la perfidie des Chinois. A part qu'on ne m'a pas jugé digne de porter une boussole, ce fut une très superbe promenade hors la marche à pied.

J'essaie de me consoler de la connerye militaire en bouquinant mais essaie un peu de lire Nerval sur un champ de tir. Vrout, merdre, la seule chose intéressante qu'on pouvait faire ici est le parachutisme, on me l'a interdit pour cause de débilité visuelle. Tant pis, pendant que mes petits cos se casseront force jambes avec décollation de la cervelle, je pioncerai tel le dur.

Vénère Babar (Bordle, on parle de moi !) de ma part, car je ne le verrai point avant le début de novembre.

Mahar Schützenberger

 

De Mahar Schützenberger à Sylvie Devos - après novembre 1976

Note : à partir de novembre 1976, Mahar Schützenberger est affecté à la Base Aérienne 902 de Contrexéville comme contrôleur aérien.

Mardi soir

Ma chère Sylvie

Me voilà bien de retour chez les cons. Bien qu'ayant décidé d'adopter l'attitude du chameau, animal que cependant je réprouve en raison de son habitude consistant à essayer de vous faire croire qu'il sait mâcher du chouimmegomme, i.e. l'indifférence sublime mêlée à un mépris dont lui seul semble être en mesure de contempler l'intensité, ce qui en fait une raison de plus pour vous mépriser, je suis un peu déprimé (mais j'avoue que la phrase précédente m'a assez joyeusement distrait de cette mélancolie et je te remercie conséquemment de me donner l'occasion d'écrire). La raison de mon ennuie est que, utilisant la même méthode que le chameau, je ne parviens pas aux mêmes résultats que lui : je reste coi et discret comme le serpent, mais on ne trouve pas moins des raisons de me gueuler après. Or il suffit qu'on fasse montre de méchanceté envers moi une fois pour me gâcher l'humeur de la journée.

Mon existence est d'une vacuité sans nom. On nous donne deux heures pour apprendre trois pages (je ne plaisante pas) que nous ne regardons même pas car tout cela est fort chyant. Alors nous lisons mais il faut se conformer à tout un cérémonial qui annule le plaisir de la lecture : allez chercher le livre, l'ouvrir, ne pas se faire remarquer pendant notre lecture tout en essayant d'être voyants lorsque nous brandissons l'ouvrage. Mais j'aurai tout de même réussi à terminer Locus Solus et l'Age d'Homme de Michel Leiris. Locus Sous est tordant. On nous montre des saynètes compliquées et incompréhensibles. L'explication vient après qui les explique, leur enlevant leur aspect surnaturel. Mais ces laborieux discours, s'ils éclairent les saynètes, ne les justifient que par une logique purement imaginaire. Par exemple on verra une dent s'élever toute seule dans les airs. Miracle ! Non point : c'est que le narrateur a inventé, nous explique-t-on après, un aimant agissant sur les dents. C'est décidément la plus sublime queue de poisson imaginable. Je crois que Roussel a atteint le comble de l'absurde : le réduire à néant. J'ai oublié que chaque "éclaircissement" comporte lui-même une autre histoire. Il y a donc toujours deux histoires imbriquées l'une dans l'autre, la seconde étant rattachée de manière arbitraire à la première. Elle est en général rapportée comme étant une légende, son côté merveilleux ne demande donc pas d'explication. Mais alors pourquoi Roussel s'ingénie-t-il à inventer une légende aussi cathédralesquement inintéressante ! Bref, Raymond (Roussel) est vraiment sublime. Cependant je ne crois pas que le fond de l'abîme soit encore atteint. En effet, cette idée vient de germer ce soir, pourquoi ne pas considérer la philosophie comme de la littérature ? Je crois que seule la philosophie serait capable d'être de la vraie littérature compliquée. Il y a deux moyens de rendre la littérature compliqué. Raconter une histoire inextricable, c'est facile, ou chercher dans l'auteur le pourquoi de ce qu'il écrit et alors la complexité ne réside pas dans le texte. Il suffit donc de trouver une philosophie assez bien écrite et assez folle pour que la réflexion qu'elle engendre soit de nature esthétique i.e. qu'on ne se pose pas le problème de la vérité de la chose. Je crois que Nietzsche répond assez bien à ses deux critères, sa vision est assez poétique et d'un point de vue strictement littéraire, sa manière de raconter son roman est toute nouvelle !

N'en veuille point à ton vieux Deletraz de vaticiner ainsi. Vite il viendra à des vues plus vraisemblables.

je t'embrasse très tendrement.

Mess officier

BA 902

88140 Contrexéville

Je ne sais pas pourquoi j'ai mis mon adresse. Si tu m'écrivais cette semaine, je ne recevrais jamais la lettre avant la semaine suivante. A samedi peut-être.

Mahar Schützenberger

 

De Mahar Schützenberger à Philippe Schützenberger - après novembre 1976

Note : dans cette lettre, Mahar Schützenberger raconte sa rencontre avec "Madame l'Apparition" alias Sophie (référence à Ubu Roi - Acte V, scène première dans lequel la mère Ubu se fait passer pour une apparition auprès du père Ubu).

Bordle oui.

Veuille m'excuser encore de ne point t'avoir vu. J'avais goupillé une machination pendant le week-end qui s'est avérée être fort inefficace. Georgie croit que je suis éternellement disponible pour lui et que jamais j'ai d'autres personnes à voir. Avec ce système là, nous ne sommes même pas sortis samedi soir.

Monsieur notre cousin des phynances, nous sommes dans la merdre, si nous osons employer cette expression lorsque une Apparition se matérialise conformément aux rêves les plus fous qu'il se puisse imaginer. L'intérêt du rêve réside dans le fait qu'il peut rapprocher des états contradictoires jusqu'à rendre ce rapprochement naturel voire nécessaire (Merci, Borgès pour l'adjectif nécessaire). Ainsi on peut être mort et vivant, minuscule et gigantesque, et cela paraît naturel. He bien, Madame l'Apparition, c'est cela même : amoureuse et inaccessible, tendre et dure, et coetera et coetera. Heureusement pour Isa, elle n'appartiendra jamais à personne, ce qui fait que je ne chercherai jamais à la conquérir, bien que j'aie horreur de trouver plus fort que moi. Bordle c'est inadmissible, hurle Babar. De plus elle m'a paru terriblement astucieuse mais il est vrai que j'avais bu un peu de vin de France ce vendredi-là. Je réserve donc mon jugement pour une prochaine confrontation si jamais pareille conjonction devait se répéter. Si par malheur, la douce catastrophe s'abattait sur moi vendredi prochain, i.e. si elle me téléphone, car jamais je ne le ferai moi-même, je me permettrai de passer en coup de vent chez toi afin de faire razzia de Lou - pas tous quand même car si je suis salaud, il y a des limites à tout - car elle ne le connaît que fort mal malgré une imposante discothèque. Je t'emprunterai aussi Fictions afin de tester son intelligence. De toutes façons je passerai volontiers chez toi samedi après-midi si tu le permets, et vendredi soir si je le peux car nous sommes plus volontiers nocturnes.

Monsieur notre confident et cousin pas un mot de tout ça à Isa car elle le sait et lui causa grande douleur. Il n'est jamais agréable de (se) sentir trompée encore moins lorsque d'autres le savent. Je suis parfaitement conscient du rôle de traditore que je te fais jouer vis-à-vis d'elle, cela doit t'être parfaitement déplaisant et tu dois certainement m'en vouloir, bien à raison, du mensonge que je t'impose, mais nous avons partagé tant de choses que je n'ai ni le courage ni l'envie de te dissimuler et de garder pour moi (ce sont deux choses différentes) cet événement qui est un des plus extraordinaires que j'aie jamais vécu : l'introduction du rêve dans la réalité.

Monsieur notre cousin, vous savez donc que Madame l'Apparition s'habille en noir, qu'elle (est) fort belle et que vous ne savez point que je l'ai revue.

Je suis très affligé par cette lettre, qui ne me rend pas très fier. mais que pouvais-je écrire, car cet événement me fascine. Monsieur, écrivez-nous que vous n'êtes pas trop fâché contre moi.

Mahar Schützenberger

 

De Mahar Schützenberger à Philippe Schützenberger - 20 avril 1977

Note : depuis le 2 février 1977, Mahar Schützenberger date ses lettres "d'après les saints du calendrier du Père Ubu (Almanach 1901 qui est plus drôle que celui de 1900). Pour connaître la date, mes correspondants n'auront qu'à s'y référer et ceux qui ne possèdent point le susdit Almanach n'ont qu'à le voler ou passer à la trappe (où on les etc.)".

Dans cette lettre, Mahar Schützenberger annonce son intention de commencer des études à l'Ecole du Louvre.

Sainte Choucroute

(dessin de Babar en baleine suivi de la citation :)

"Alors c'est une baleine, car la baleine est le z'oiseau le plus enflé qui existe, et cet animal paraît assez enflé."

Ah, me voilà obligé de me ridiculiser en écrivant des deux côtés de la feûille, car j'ai transformé toutes mes feuilles en papier à lettre que j'ai imprudemment confié aux pététés et qu'ils ne m'ont toujours point restitué. En effet ce ouikende fut assez brenneux et je me suis surpris à voir flasher lundi devant mes yeux parfois un petit symbole (lire : Fox Hotel) qui papillonne sur les consoles, tant ce travail routinier devient obsédant au bout de quelques heures. Mais caviardons ce vulgaire univers.

J'ai oublié effectivement de te rapporter mon maigre entretien avec Sabine Machin, nous étions deux copains qui devions aller en boîte et nous n'étions point accompagnés, ce qui me fournit une excellente idée d'inviter cette inconnue dont le téléphone traînait dans une de tes lettres attardée en lon pôche. Refus car elle était déjà prise, en contrepartie elle m'a invité à une soirée de ses copains, offre que j'ai déclinée (Mal m'en prit, je me suis fait chyer ce soir-là, mais qu'importe). Depuis ce numéro a dû se dissoudre avec trois miettes de pains au fond de mon pôche. C'est amusant une pôche, une poubelle intime, elle a l'avantage d'être propre.

Je te remercie d'avoir lu Colette, comme ça je répondrai que oui je l'ai lu, enfin que m'on cousin l'a lu, d'ailleurs il a trouvé ça dégueulasse. Cela m'aura évité de perdre mon temps et de me faire un copain. Je me permets de te rendre le même service en retour, en la personne de Burroughs : "Il n'est plus permis de l'ignorer : pour une ligne raisonnable, pour un renseignement exact, il y a des lieues et des lieues de cacophonies insensées, de galimatias et d'incohérences". Quand le traducteur traduit "Blue Movie" (en américain : film pornographique) par "film bleu" il n'y a plus qu'à refermer le bouquin... Je suis obligé de me rabattre sur Stéphane - dont l'Igitur etc... est une FIN dans la littérature, du moins d'après le peu que j'ai glané au hasard des pages et sur Georges Louis - la préface est très marrante, pour me distraire de l'austère Traité des Hallucinations, magique qui donne une idée de ce que pouvait être la science au Moyen Age ; science universelle et balubutiante mêlant l'argument scientifique à la réthorique dogmatique, la démonstration rigoureuse voisinant le pur et simple pamphlet d'école, où l'on cite aussi volontiers des cliniciens que des philosophes. Faire de la littérature avec des mots médicaux. Bordle, pour me délasser vraiment j'ai Art forum et Mode International, équivalent à Vogue en plus vulgaire. Je crois avoir trouvé le fond de la question, savoir que Mode Chose s'adresse aux grossistes juifs du carreau du Temple. Quant à Art forum, c'est à vous faire renoncer à l'art, tant la bêtise des textes stupéfie : article sur un dont je ne veux pas retenir le nom qui commet de l'art avec des néons. (merdre, il me semble hélas, qu'il s'appelle Sol Lewitt) Alors, n'est-ce pas, les néons, c'est la lumière, c'est la joie de vivre, dame. Personnellement j'ai trouvé ces oeûvres - géométrie stricte d'une lumière blafarde - sinistres. Oh bien alors c'est que le néon, c'est la lumière de la société industrialisée capitaliste, l'argument me semble bien aussi valable, et trois pages sur ce symbole. Toujours est-il que l'année prochaine je m'inscris à l'Ecôle du Louvre, inscriptible jusqu'en juillet, Sabine m'aura au moins appris ça, et que je chercherai une manière torve d'entrer aux Arts Décos à la sortie de l'X, admission sur simple présentation d'un dossier qu'il me reste à constituer. je rêve tant que je puis me le permettre.

Le père Ubu a enfin réussi à magouiller pour passer son putain de permis militaire, mais que d'émotions pour y parvenir. Si tout va bien, je suis possesseur du permis civil en juillet. Aujourd'hui j'ai passé ma première leçon - la pédale à gauche, quand j'appuie dessus c'est pour changer les vitesses (je présume que l'on m'apprendra qu'elle s'intitule "pédale d'embrayage" dans un prochain cours) - à part ça le moniteur a compris qu'il n'avait rien à m'apprendre lorsque je me suis faufilé, en côte et avec une diplomatie extrême, à travers un troupeau de vaches sur une route en terre.

Bordle je suis là MOI AUSSI (dessin de trompe) euh, vendredi soir (en stop) car je suis libéré à midi (Ne crie pas au miracle, normalement c'était jeudi...)

Bordle.

Mahar Schützenberger 

 

De Mahar Schützenberger à Philippe Schützenberger - 21 août 1979

Note : Mahar Schützenberger arrive en Indonésie via Singapour le 27 juillet 1979. Avec un ami du Lycée Buffon, il visite Malang, le mont Bromo, Bali et quitte le pays le 6 septembre 1979.

Bali, le 21 août

Merdre

Le PU a quelque peu le vague à l'âme. Un coup du sort m'a privé d'herbe et d'autres douceurs putatives. Mais je m'aperçois maintenant que j'ai dressé un tableau quelque peu noirâtre de la situation. Nous ne nous ennuyons pas le moins du monde, d'une certaine manière toutefois : j'ai passé la journée du 17 août (anniversaire de l'Indépendance) assis à la tribune officielle à regarder des défilés merdeux, écouter des discours incompréhensibles & entendre une heure de chansons des enfants des écoles. Etant le seul européen de la tribune, le succès vous est assuré. On a aussi vu le PU conduire une jeep à travers l'île, on a vu le PU à travers des plantations de café, on a vu le PU en voiture officielle et en taxi-bicyclette, sur le volcan & au bain... Un peu dur, est l'isolement intellectuel ; l'homme indonésien ne comprend rien, mais rien. Le mois prochain, il faudra que je médite sur le concept du comprendre. Par ailleurs, un français de rencontre m'a donné l'occasion de lire Freud en édition abrégée. Ce n'est pas illisible ni chiant, je crois que je lirai ça à la rentrée, ainsi je pourrai taper dessus à loisir. Je me suis aussi demandé pourquoi nous ne pourrions pas nous présenter à la Brasserie Schützenberger en leur demandant de nous faire visiter ou que sais-je. Après tout ils utilisent notre nom de manière éhontée à travers de publicités & ils nous doivent bien quelque chose. J'admets que je suis un peu fatigué en ce moment, mais ce n'est pas toujours rigolo d'être avec des gens des plus respectables qui exhibent par exemple une Joconde dans leur salon, celle-ci étant surmontée par une photo de magazine représentant un boeuf limousin vainqueur de concours (??) le tout encadré. Ces gens n'ont rien compris au point d'en devenir créatifs, mais on se sent parfois perdu.

Heureusement j'ai trouvé Ferry & Blondie en cassettes locales - prix, cinq francs - mais qui donc peut bien acheter ça ici ?

Bordle, je doute.

Mahar Schützenberger

 

© 2018 par Philippe Schützenberger. Proudly created with Wix.com